L’opium et le Triangle d’or en Thailande

Le pavot, Papaver somniferum, est cultivé et ses résines sont extraites à des fins narcotiques depuis au moins le début de l’Empire grec. Les marchands arabes introduisirent la plante en Chine à l’époque de Kublai Khan (1279-1294). La drogue devint le moyen idéal pour les nomades mon­tagnards de recueillir l’argent dont ils avaient besoin pour leurs transactions (libres ou forcées) avec le monde des plaines. Beaucoup de tribus qui migrèrent en Thaïlande et au Laos après la Seconde Guerre mondiale pour fuir les persécutions au Myanmar (Birmanie) et en Chine empor­tèrent le pavot dans leurs bagages. Cette plante aime les terrains en pente et les sols pauvres.

Le commerce de l’opium devint très lucratif en Asie du Sud-Est durant les années 60 et 70, parallèlement à l’engagement américain au Vietnam. Dans The Politics of Heroin in Southeast Asia, Alfred McCoy montre bien comment le contact avec les GI ne se contenta pas de doper le marché asiatique, mais ouvrit des voies d’expansion vers les marchés mondiaux. Auparavant, l’héroïne provenait essentiellement du Moyen-Orient. Bientôt, tout le monde voulut avoir sa part de profits et divers partis s’affrontèrent ou coopérèrent dans ce commerce illicite. Les plus connus furent les réfugiés de l’armée nationaliste chinoise vivant dans le nord du Myanmar et de la Thailande, et les rebelles anti-gouvernementaux du Myanmar, en particulier le Parti communiste birman, l’Armée des États shan et l’Armée shan unie (Shan United Army ou SUA).

La CIA s’en mêla également, utilisant les profits du transport de l’héroïne à bord des avions américains vers le Vietnam et au-delà pour financer des opérations secrètes en Indochine. Ces agissements entraînèrent une plus grande circulation de l’héroïne dans le monde, ce qui provoqua un surcroît de production dans les régions reculées de Thaïlande, du Myanmar et du Laos. Cette zone fut surnommée le « Triangle d’or » en raison des fortunes locales amassées par les « seigneurs de l’opium » — des militaires-hommes d’affaires chinois et birmans contrô­lant le trafic à travers trois frontières internationales. La culture de l’opium devint l’activité principale de quelques tribus du Triangle d’or et deChiang mai et de Chiang Rai. Les économies montagnardes étaient déstabi­lisées et la survie de milliers de personnes dépendait de la culture du pavot.

L’une des figures les plus médiatisées du Triangle d’or est Khun Sa (également appelé Chang Chi-Fu ou Sao Mong Khawn), un seigneur de l’opium, mi-chinois, mi-shan. Il fit ses débuts dans les années 50 au service du Guomindang (GMD) — les troupes nationalistes chinoises de Tchang Kaï-chek — qui avaient fui au Myanmar. Le GMD continuait à lancer des opérations militaires contre les communistes le long de la frontière sino-birmane, financées par la contrebande de l’opium (sous la protection de la CIA). Khun Sa devint leur principal conseiller/soutien local, puis il se sépara d’eux au début des années 60 pour monter son propre trafic, avec l’installation de laboratoires d’héroïne dans le nord de la Thaïlande. Depuis cette époque, l’histoire du Triangle d’or était liée à celle des exploits de Khun Sa. En 1966, il fut nommé chef des « forces de défense villageoises » contre le Parti communiste birman pleinement engagé dans le trafic de l’opium. Khun Sa utilisa avec adresse sa mission officielle pour consolider son pouvoir et mettre sur pied sa propre milice en développant l’Armée shan unie (SUA).

Le GMD tenta d’imposer un embargo sur le trafic de la SUA en bloquant les voies carava­nières entrant en Thaïlande et au Laos. Khun Sa répliqua en déclenchant ce qu’on a appelé la guerre de l’opium, en 1967, et brisa l’embargo. Cependant, le GMD réussit à poursuivre Khun Sa et un contingent de la SUA, encadrant une caravane d’opium à destination de la Thaïlande, jusqu’au Laos où les Birmans les arrêtèrent et saisirent la marchandise. En 1975, Khun Sa s’échappa des prisons birmanes et revint pour prendre la tête de la SUA. Vers la même époque, les Birmans brisèrent la domination du GMD sur le trafic de l’opium, et Khun Sa en devint le premier seigneur du Triangle, installé à Ban Hin Taek dans la province de Chiang Rai. En même temps, les forces américaines se retiraient d’Indochine, faisant du même coup disparaître les circuits concurrents de la CIA au Laos.

Les armées de Khun Sa continuèrent d’acheter l’opium aux Shan et aux tribus monta­gnardes du Myanmar, du Laos et de la Thaïlande, pour le transporter et le revendre en Chine, au Laos et en Thaïlande, à des laboratoires dirigés par des Yunnanais. Ceux-ci, à leur tour,livraient l’héroïne à des syndicats chinois qui contrôlaient l’accès au marché mondial. Durant les années 82-83, le destin de Khun Sa subit un tournant : l’armée thaïlandaise assiégea Ban Hin Taek, l’obligeant à fuir vers les montagnes et à Ho Mong (Myanmar). C’est depuis cette place forte, dotée d’un réseau de souterrains fortifiés, qu’il dirigeait son empire. Cette opé­ration eut pour effet de stopper la production d’héroïne dans la région de Mae Salong- Ban Hin Taek. Suite à ces événements, la SUA a fusionné avec plusieurs autres milices shan pour for­mer la MTA (Muang Tai Army), sous contrôle du « Conseil de restauration de l’État Shan » Les forces de la MTA furent estimées à quelque 25 000 hommes jusqu’à la reddition surprise de Khun Sa à Yangon, en 1996. Sa fuite sur une île en dehors des eaux territoriales du Myan­mar compliqua encore la position des forces militaires basées à Yangon.

Pendant ce temps, le nord de la Thaïlande a été soumis à une intense « pacification », autre­ment dit à une nationalisation. A grands frais, l’État a remplacé la culture du pavot par celles du thé, du café, du maïs et des aromates. Succès ou non, il semblerait que la stratégie ait surtout pour objectif de repousser les poches de culture du pavot vers le Myanmar et le Laos, où le trafic continue de prospérer. Au plus gros de sa production, le Triangle d’or fournissait envi­ron 4 000 tonnes d’opium. Selon le dernier rapport en date (Département d’État américain, 1996), on évaluait à 1 750 hectares la culture de l’opium en Thaïlande, laquelle produisait 25 tonnes d’opium et environ 2 tonnes d’héroïne. Par ailleurs, on estime que la contrebande sort chaque année du pays 2 tonnes d’héroïne — dont une partie vient du Myanmar et du Laos.

Les raffineries où transite l’opium laotien et birman prolifèrent au nord-ouest du Laos. Les pistes de contrebande continuent de traverser la frontière thalandaise en plusieurs points, au nord et au nord-est du pays, dans les provinces de Chiang Mai (via le Myanmar), Chiang Rai, Nan, Loei, Nong Khai et Nakhon Phanom.

Les autorités, nationales et internationales confondues, n’interceptent que 2% des récoltes
chaque année. Aidés par de généreuses subventions de la DEA (Drug Enforcement Agency, organisme officiel américain chargé de la lutte anti-drogue), les « rangers » de l’armée thaïlandaise entreprennent périodiquement de vastes opérations de ratissage dans le nord du pays, deTak à Chiang Rai et à Mae Hong Son. Ils détruisent les champs de pavot et les raffineries, mais procèdent rarement à des arrestations. Pour un coût de 1 million de SUS, ce genre d’opérations permet de détruire des milliers de rai (un rai équivalant à.1,6 ha) de cultures dans les neuf grandes provinces thaïlandaises productrices de pavot : Tak, Mae Hong Son, Chiang Mai,Chiang Rai, Nan, Phayao, Phitsanulok, Phetchabun et Loei. Les tribus montagnardes et les cultivateurs shan, qui sont de loin les plus mal lotis, sont ainsi condamnés à voir leurs moyens d’existence réduits en cendre sous leurs yeux. Les programmes de substitution lancés par la famille royale en 1959, un an après l’interdiction de la culture du pavot à des fins commerciales, n’ont connu qu’un succès relatif. Seule exception : les zones où l’introduction des nouvelles cultures s’accompagnait d’un encadrement visant à la reconversion des populations.En attendant, le cycle se poursuit, le pouvoirpassant d’un seigneur de la drogue à un autre,tandis que les cultivateurs continuent à n’être que des pions à leur corps défendant.

Partager :
  • Print
  • Digg
  • StumbleUpon
  • del.icio.us
  • Google Bookmarks
  • MisterWong
  • Reddit
  • Add to favorites
  • LinkedIn
  • viadeo FR
  • Facebook
  • Twitter
  • Tumblr

Technorati Tags:

This entry was posted in decouverte Thailande and tagged . Bookmark the permalink.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *